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« Nous sommes à la lisière », ou la compassion de Caroline Lamarche

Des vies banales et meurtries, humains et animaux dans le même sac, se croisent dans les neuf nouvelles de ce recueil de l’écrivaine belge.

Par Bertrand Leclair Publié aujourd’hui à 22h00

Temps de Lecture 2 min.

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Nous sommes à la lisière, de Caroline Lamarche, Gallimard, 176 p., 16 €.

Hérisson au bord d’une route.
Hérisson au bord d’une route. MINDEN PICTURES / DEREK MIDDLETON / FLPA / BIOSPHOTO

De loin en loin, la romancière belge Caroline Lamarche donne des nouvelles, toujours excellentes, quoiqu’elles ne ­disent rien de bien optimiste sur notre monde malgré l’éclat persistant des bourgeons au printemps, le chant médusant des écureuils ou le galop lumineux d’un cheval nommé Mensonge (cette histoire-là finira mal). Toutes parlent de vies ordinaires que l’auteure du Jour du chien (Minuit, 1996) sait éclairer d’une écriture délicate, laissant fuser l’éclat de la rêverie dans l’écrin si terne du quotidien.

Récentes ou plus anciennes, parfois ­parues en revue mais pour la plupart inédites, les neuf nouvelles rassemblées ici forment un ensemble particulièrement cohérent. Toutes tournent autour d’une figure animale qui leur donne un titre, de « Frou-Frou », cane blessée qui ne parvient plus à prendre son envol, à l’écureuil « Rudi », qui veille sur les enfants morts, en passant par les fourmis « Lyn, Clet, Clément, Sixte, Corneille et Cyprien », dont l’univers est violemment détruit par un groupe d’enfants rieurs – eux-mêmes ignorent que leur jeu cruel est la conséquence involontaire des ruminations d’un vieil aristocrate regrettant le bel autrefois, qu’il contribue incessamment à saccager.

Dans les rets d’une vie banale

Qu’il soit homme, femme divorcée ou petite fille aux « narines [qui] battent comme de petites ailes », le narrateur est toujours pris dans les rets d’une vie banale, saisie au ras des mots – voyez Louis, « bénévole assidu » dans un refuge pour oiseaux, ayant vécu « l’amour fou, ou alors je n’y connais rien » avec la cane Frou-Frou, recueillie chez lui et qui parfois le « grêle » de baisers dans le cou, et « on dirait qu’elle voudrait par là exprimer une double pensée : je veux te quitter, mais je n’y parviens pas. C’est quelqu’un de complexe, elle a parfois des idées bizarres, des idées de jeune personne sauvage qui cherche sa voie entre son monde et le nôtre. (…) Etre le miroir de l’autre, c’est émotionnellement fatigant pour les deux, sauf que moi je peux en parler»

Lire aussi “La Chienne de Naha”, de Caroline Lamarche : la part sauvage

Méprisés et meurtris par une société qu’émeut si fort le commerce des peluches, les animaux sont de fait à l’image des personnages amochés qui les racontent. Ainsi de cette femme qui prépare un dîner mondain, tracassée par le hérisson qu’elle a pris soin d’écarter de la route (a-t-elle eu raison de le déposer à gauche plutôt qu’à droite ? et s’il tentait de nouveau l’aventure pour rectifier l’erreur ?) : elle-même s’obstine à emprunter la voie conjugale sur laquelle elle s’est déjà fracassée, pourtant. A son propre rythme, elle s’en rend compte, elle aussi persuadée de maîtriser la situation puisqu’elle sait « ranger la pièce, mettre la table, faire un bon repas et donner à l’univers entier, à savoir Zoran qui a passé pas mal de temps à se relaxer dans un bain chaud, l’impression que tout se fait comme par magie. C’est une route simple et lisse, pour moi qui ai eu, avant lui, un mari. D’une expérience à l’autre mes réflexes demeurent inchangés ».

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