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quand Virginie Despentes redécouvre Goliarda Sapienza

Virginie Despentes a lu les carnets, tenus entre 1976 et 1992, de l’auteure italienne qui a connu un grand succès posthume avec son chef-d’œuvre « L’Art de la joie ». Elle y découvre une femme pudique et intense, d’une vitalité indestructible.

Publié aujourd’hui à 17h09, mis à jour à 17h09

Temps de Lecture 7 min.

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Carnets (Il vizio di parlare a me stessa. Taccuini 1976-1989, et La mia parte di gioia. Taccuini 1989-1992), de Goliarda Sapienza, traduit de l’italien de Nathalie Castagné, Le Tripode, 480 p., 25 €.

L’écrivaine italienne Goliarda Sapienza, en 1964, à Rome.
L’écrivaine italienne Goliarda Sapienza, en 1964, à Rome. ARCHIVIO SAPIENZA PELLEGRINO

par Virginie Despentes, écrivaine

Je ne connaissais Goliarda Sapienza que par un seul livre, L’Université de Rebibbia (Le Tripode, 2013), mais que j’ai lu souvent. Je ne me rappelle plus si je l’ai acheté à cause du thème ou juste pour le prénom, Goliarda, que j’adore. Quelles que soient les raisons, c’est un texte qui me fascine, et qui me fait toujours du bien. C’est le seul ouvrage de ma connaissance dans lequel l’auteur ­assume un regard d’intellectuel bourgeois sur un microcosme prolétaire et lumpen­prolétaire – une prison pour femmes dans l’Italie des années 1980 – et qui ne donne pas envie d’aller coller une série de taloches dans le derrière de celui qui l’écrit.

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Ce n’est pas sa seule qualité – il s’agit, toujours, chez Goliarda, d’une écriture particulière –, mais c’est ce qui me sidère : Sapienza ne ment pas. Elle est qui elle est, elle ne fait pas la charité – elle souffre trop pour porter un regard surplombant sur qui que ce soit. Ou plus exactement : elle ne cache pas que ce regard est surplombant, mais elle n’adhère pas à sa propre supériorité. Jamais elle n’oublie ce qu’elle est : une crevarde. Ce qui lui permet de se rappeler que ce n’est pas une question de force – tout est question de circonstances.

Une grande dame

Ce n’est qu’en lisant ses Carnets, aujourd’hui, que je peux situer ce texte. Je n’avais jamais réalisé que l’auteure avait 50 ans passés au moment de son incarcération. Elle a été emprisonnée pour avoir volé des bijoux chez une amie. Je n’avais pas non plus compris qu’elle venait du monde du cinéma et du théâtre avant de devenir écrivaine. Lire ces Carnets, c’est comme la rencontrer. Ce n’est pas une bonne surprise car je m’y attendais : il y a une grande dame derrière l’auteure de L’Université de Rebbibia.

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Ce qui caractérise Goliarda Sapienza n’est ni la poésie de certaines formulations, ni les très belles phrases qu’elle compose, ni le goût pour les moments de vie sans douleur, ni la drôlerie ou l’humour élégant, ni l’intelligence d’analyse, la perspicacité dont elle fait preuve, ni le courage de ses engagements, ni la complexité de l’autoportrait qu’elle compose pendant seize années (entre 1976 et 1992) – c’est sa façon unique d’être prête à ­accueillir la vérité. Politique et intime. Sur elle et sur ses proches. Quand bien même cette vérité remettrait en question tout ce qui constitue son monde.

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