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Cécile Wajsbrot avant qu’il ne soit trop tard

Dans une France dystopique, le pouvoir en place efface le passé et le sens au nom du progrès béat. La narratrice de ce roman subjuguant cherche à comprendre l’origine du mal.

Par Eric Loret Publié aujourd’hui à 20h00

Temps de Lecture 4 min.

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Destruction, de Cécile Wajsbrot, Le Bruit du temps, 224 p., 19 €.

L’écrivaine Cécile Wajsbrot, en 2008.
L’écrivaine Cécile Wajsbrot, en 2008. ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Comment en sommes-nous arrivés là ? « Là », c’est un Etat populiste et autoritaire, une catastrophe de la pensée, l’effacement ­volontaire du passé pour mener à bien un progrès béat : « – Au début, il y avait des sondages. – Des formulaires à remplir. – Que souhaitez-vous supprimer ? – Qu’aimeriez-vous avoir à la place ? – Et nous avons rempli. » Une femme, intellectuelle, écrivaine, raconte. Ce que nous lisons est la retranscription d’un enregistrement commandité par des rebelles. Elle ne les connaît pas, ne les a jamais vus, leur fait une confiance aveugle – celle de la dernière chance. Depuis Berlin où elle est exilée, elle tente d’analyser les causes de la faillite mentale et politique dans laquelle la France se trouve.

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Pour le cinquième et dernier tome de Haute Mer, cycle consacré à « l’œuvre d’art et sa réception », Cécile Wajsbrot ne se départ pas de sa prosodie océanique, enveloppant le lecteur dans un flot toujours identique et toujours changeant. Mais ici la répétition (l’anaphore, surtout) et l’obsession font de Destruction une sorte d’immense thrène pris dans les phares de l’histoire : « Je viens d’un monde où quelque chose a dérapé. Où un tournant a été mal pris. Si je pouvais retourner en arrière, je ne saurais pas repérer le carrefour où les choses se sont engagées dans la mauvaise direction. Il y en a eu plusieurs, sans doute, et l’accumulation des mauvais choix, des mauvaises routes a eu pour ­effet notre présent, cette excroissance, ces nœuds consistants. »

Narcissisme 2.0

Si l’on était de mauvaise foi, on ­tenterait de réduire le texte à une sorte de mélancolie de gauche, convoquant les spectres d’Auguste Blanqui et de Rosa Luxemburg, revenant sur l’impossible union des hommes et femmes de bonne volonté : « J’avais le sentiment que personne ne partageait les mêmes pensées, que retirés chacun dans une retraite inféconde, nous étions incapables de nous accorder sur ce que nous voulions. » Mais il n’y a pas ici de regret du grand lendemain : la femme qui parle n’a jamais été révolutionnaire.

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Peut-être même est-elle complice du désastre. Par le déni, d’abord. Elle se rend compte qu’elle a laissé dire, s’accumuler la haine en paroles : « Cela les défoule, cela va passer. Mieux vaut qu’ils parlent, ils n’auront plus besoin d’agir. » Mais pire, elle a sans doute inconsciemment souhaité la paix promise par la dictature : « Prenez les autoroutes, disaient-ils, là seul est le salut. S’il y a tant de monde qui les emprunte, c’est bien pour une raison. » Elle s’accuse d’avoir, devant la difficulté à penser les crises, elle aussi participé du refroidissement politique, d’avoir abandonné. Elle se revoit, au gré de son ressassement, se noyer dans le narcissisme 2.0 ou tenter d’oublier par le divertissement l’abîme entrouvert sous ses pieds : « D’une certaine façon, on pourrait dire que c’est notre mode de vie qui a gagné, les sorties incessantes, les soirées en groupe à discuter de tout et de rien, à prétendre vouloir changer le monde sans en avoir vraiment envie. » Le ton n’est pas à la repentance. Plutôt à la surprise incrédule, jusqu’à finir par découvrir que l’autodestruction est pavée de bonnes intentions : « – Nous voulions… préserver, prolonger, conserver. – En fait conserver le pouvoir. » L’horreur est le miroir du bonheur.

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