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Congelé sous Staline, décongelé sous Poutine : c’est « L’Aviateur », d’Evgueni Vodolazkine

Le romancier emprunte au fantastique pour proposer une distanciation radicale par rapport à la réalité contemporaine de la Russie en pleine débâcle.

Par Elena Balzamo Publié aujourd’hui à 22h00

Temps de Lecture 2 min.

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L’Aviateur (Aviator), d’Evgueni Vodolazkine, traduit du russe par Joëlle Dublanchet, Les Syrtes, 384 p., 22 €.

L’écrivain russe Evgueni Vodolazkine, en 2018, à Paris.
L’écrivain russe Evgueni Vodolazkine, en 2018, à Paris. POLMARS / CC BY-SA 4.0

En 1999, un homme se ­réveille dans une clinique russe, à Saint-Pétersbourg. Il ne se souvient de rien, même pas de son nom. Lentement, la mémoire commence à lui revenir. Il va alors de surprise en surprise : né avec le siècle, il serait resté inconscient pendant près de soixante-dix ans ! Plongé dans le coma ? Non, « congelé dans un but scientifique » au début des années 1930, alors que, arrêté, jugé et ­condamné lors d’un simulacre de procès, il purgeait sa peine dans un camp soviétique. Des chercheurs, également prisonniers, y menaient des expériences ayant pour objectif de parvenir à « cryogéniser » les grands leaders communistes afin de les « ressus­citer » lorsque le moyen de les rendre immortels serait trouvé – l’intérêt de Staline pour ce genre d’expériences étant par ailleurs attesté.

En attendant, dans ce roman de l’écrivain russe Evgueni Vodolazkine (né en 1964), on congèle les prisonniers. Qui ne reviendront jamais du grand froid… sauf un. Un seul qui, ramené à la vie grâce aux efforts des médecins, se retrouve dans une société ne ressemblant en rien – à première vue, du moins – à celle qu’il a quittée. Encore moins à celle de sa jeunesse avant la révolution de 1917. Il doit tout réapprendre.

Roman de science-fiction ? Dystopie ? Pas tout à fait. Car l’élément fantastique n’est ici qu’un artifice permettant une distanciation radicale par rapport à la réalité contemporaine. Le héros, un étudiant en art victime des répressions staliniennes, est ainsi un Candide des temps modernes qui pose sur la société des années 2000 un regard curieux. Il ne cherche pas à juger, il veut comprendre. Plus encore, il veut se comprendre, reconstruire son passé et, par-là même, celui du pays : quelle évolution a abouti à ce nouvel ordre dans lequel il a tant de mal à s’orienter ?

Examen de conscience

Ce qu’il constate : que les époques se superposent, s’imbriquent, déteignent les unes sur les autres. Que, sans même s’en rendre compte, son pays est resté prisonnier de son histoire, parce que cette dernière n’a pas été assumée. Mais si la société n’a pas le courage de procéder à un véritable examen de conscience, le protagoniste, lui, est prêt à le faire – et à en payer le prix.

Ainsi, contrairement aux apparences, ce roman de Vodolazkine n’a rien d’anecdotique. C’est une réflexion nuancée et profonde sur les responsabilités, collectives et individuelles, dans le drame russe du XXe siècle. La mémoire de toute une nation a été congelée pendant si longtemps, suggère-t-il, que le processus de dé­congélation ne peut désormais être que périlleux et pénible.

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